Mon expérience de juré d’assises


La Lettre

Début octobre 2018 je reçois un courrier, dans l’en tête je lis « Cour d’Appel de Pau ». Première idée qui me vient : « Merdum, qu’est ce que j’ai fait ?! » j’avais déjà été tirée au sort il y a deux ans par ma mairie mais cela n’avait pas abouti. Cette fois je faisais partie d’une trentaine de personnes qui allaient devoir se présenter en décembre à une session d’assises qui durerait deux semaines. 

Comme la plupart des gens, je ne connaissais rien à la justice hormis mes quelques cours de droit au lycée qui étaient déjà bien loin. J’avoue qu’à la réception de cette lettre j’étais saoulée, aucune envie d’être bloquée pendant le mois de décembre censé être le plus chargé professionnellement pour moi. Présence obligatoire sous peine d’une amende plus que dissuasive de 3750 € … 

La journée formation

Après avoir grogné, je n’y ai pas pensé jusqu’à la veille de ma convocation. Je n’avais aucune envie de lire les témoignages, les ressentis des uns et des autres ou recueillir des avis de précédents jurés. J’avais simplement envie de me forger ma propre expérience sans aprioris. Le vendredi, je suis arrivée pour la journée de formation, je suis entrée dans la salle d’audience où la présidente de la cour était déjà là accompagnée des deux assesseurs et du greffier. La salle s’est remplie de la trentaine de personnes, hommes, femmes, jeunes et vieux, actifs, retraités, tous avec le même regard qui disait « qu’est ce que je fais là ». Pour quelqu’un qui n’a jamais eu à faire à la justice, c’est toujours impressionnant. La matinée consistait à nous expliquer notre rôle, ce que l’on attend d’un juré, le comportement que l’on doit adopter et la responsabilité qui nous incombe. Quelques questions timides venaient ponctuer les explications de l’huissier. Puis l’après midi, l’ambiance change, une visite de la maison d’arrêt de Pau est programmée. Visite des cellules hommes et femmes, ateliers, cour de promenade, explications du directeur de l’établissement. Une expérience très particulière qui donne beaucoup à réfléchir et qui je crois aura marqué beaucoup de personnes moi compris…

 Le procès 

Nous sommes de nouveau convoqués le lundi suivant pour l’ouverture du premier procès. Il y avait un mouvement de grève des avocats à ce moment là et on nous avait prévenu que le procès serait certainement ajourné du fait de cette grève. 

A 9h tout le monde est déjà là, la Cour, les accusés, les familles, parties civiles, on fait l’appel du groupe de 30 personnes susceptibles d’être tirées au sort. La présidente décide le maintien du procès. Devant elle, un vase avec des boules numérotées portant le numéro de chaque juré. Le premier juré est appelé et vient s’asseoir près de la cour face aux accusés derrière un pupitre. « Juré 14 » : un monsieur se lève et se fait récuser sur le chemin vers son siège. Lors d’un procès, l’avocat général et les avocats de la défense ont le droit de « récuser » c’est à dire refuser un juré pour des questions totalement aléatoires (sexe, âge, profession qui pourrait entrer en conflit avec le profil des accusés ou au contraire pourrait les avantager). C’est purement stratégique et aussi au pifomètre, on vous observe déjà dès la journée de formation pour affiner les choix de jurés. « Juré 18 », j’entends mon nom. J’en étais sûre… Difficile d’expliquer ma réaction à ce moment là, je me lève, tous les regards portés sur moi, à mesure que j’avance je me demande si je vais être récusée ou non. J’arrive à ma chaise et je m’assois. Les 6 jurés titulaires et les 3 suppléants sont choisis. Et l’audience débute dans la foulée.

Au début, j’avais de l’appréhension, celle de croiser le regard d’un meurtrier assis face à moi qui allait être jugé pour le double assassinat de ses parents aux cotés de sa femme, jugée elle aussi pour complicité. J’ai été prise dans mon rôle tout de suite, parce que la gravité des faits reprochés demandait une concentration de chaque instant mais aussi parce qu’il existait beaucoup de zones d’ombres dans cette affaire. Les témoignages d’experts balistiques, psychologues, psychiatres, témoins, parties civiles s’enchainent. J’écris des pages, des dizaines de pages tout au long de ces journées qui n’en finissent pas. Des rebondissements se produisent tous les jours et la résistance physique et psychologique sont mises à rude épreuve. Les accusés nous fixent du regard parfois, cherchant à nous attendrir, à affirmer leur vérité, réfuter une explication, idem pour les parties civiles. La responsabilité est lourde et faire la part des choses entre l’empathie pour les victimes et la distance qu’on nous impose est parfois difficile. Il est bien entendu interdit de laisser apparaitre ses émotions: pas de larmes, pas de sourire ni d’exclamation surtout, sous peine d’être remplacé par un suppléant.

De même en tant que juré, vous n’avez pas le droit de parler de l’affaire en tout cas de votre conviction jusqu’au délibéré. C’est une expérience très isolante qui ne vous autorise à partager qu’avec les autres personnes qui se trouvent dans la même situation que vous. Alors on déconne entre nous pour relâcher la pression, on parle, on échange autant qu’on le peut sur nos avis, les détails qui nous ont marqués. 

Et puis le soir on rentre chez soi avec le sentiment d’être totalement déconnectée de la réalité. Dans une affaire aussi inédite que celle que j’ai vécue, rien ne se passe comme prévu. De 4 jours de procès, on étend jusqu’au dimanche. 12 heures chaque jour assis sur une chaise à analyser, observer, comprendre, écrire, retenir ses émotions… 

La veille du délibéré, un incident. L’audience est suspendue et le lendemain sera décidé le renvoi de l’affaire. Ce qui veut tout simplement dire que le procès est ajourné et recommencera à zéro d’ici 6 mois sans tenir compte de ce qui se sera passé pendant ces 5 jours. Toutes les parties, experts et témoins seront rappelés une seconde fois. Un ascenseur émotionnel durant toute la semaine qui amène à la frustration. La frustration de s’être forgée une conviction personnelle inébranlable, frustration pour les victimes et aussi d’être rentrée dans l’intimité de familles et de personnes inconnues pour rien.

L’après 

Cette expérience est tellement singulière qu’elle isole beaucoup comme je le disais, vous aurez beau en parler à vos proches (on vous bombardera de questions), personne n’est apte à comprendre ce que vous aurez vécu. Chacun reprend le cours de sa vie et sa routine mais aucun juré n’est apte à passer à autre chose sans avoir mis un point final. Certains tribunaux dont celui de Pau prévoient un suivi psychologique pour les jurés les plus fragiles car il arrive que cette expérience laisse des séquelles (je rappelle que nous avons connaissance de TOUT le dossier: photos des scènes de crimes, armes, compte rendu médecins légiste etc). Dans 6 mois je ne serai plus juré pour cette affaire mais je serai dans la salle pour le procès avec l’intime conviction que j’ai décelé la vérité. 

Certains auraient détesté remplir ce rôle, moi j’ai trouvé ça passionnant, non seulement parce que l’on comprend mieux les rouages de la justice mais aussi parce que cette expérience est unique et représente un exemple concret de l’expression de la voix du « peuple », chose rare aujourd’hui. J’ai aussi rencontré des gens avec qui j’ai vécu une semaine extra-ordinaire et humainement, on apprend beaucoup de cette expérience.

Si vous avez des questions n’hésitez pas, j’ai écrit ce post spontanément sans trop repasser dessus pour garder la fraicheur de mon ressenti 😉 Et vous, vous aimeriez être juré ?

Rendez-vous sur Hellocoton !
Suivre:

1 Commentaire

  1. Horace
    21 février 2019 / 14 h 40 min

    Moi je n’aimerais pas être juré

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *